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11 juillet 2007 - Journée Mondiale de la Population 2007 VANCOUVER: Prospérité et misère dans la ville la plus « vivable » au monde Des seringues usagées, ordures et vêtements jonchent le sol de la chambre de 9 m 2 ou habite Sarah. Malgré les croûtes, les flétrissures et les cicatrices laissées par des années de vie dure, le visage de cette Canadienne française de 26 ans est encore plaisant. Un homme dégingandé aux yeux tristes qu'elle présente comme son « coturne » se déplie de son lit de camp exigu, passe ses doigts tachés par la nicotine dans sa chevelure jaune et décampe sans mot dire. Le travailleur des services d'approche Dino Hurst s'est arrêté chez Sarah pour voir où elle en est et pour échanger plus de 250 « rigs » usagés (seringues et aiguilles) contre des propres. Pour Dino Hurst, employé de longue date de la Downtown Youth Activities Society (DEYAS), cette pièce, la misère et l'imprévisibilité de ses « clients », qui peuvent passer en une minute d'une gratitude touchante à la colère et aux invectives, font partie de sa journée de travail dans l'un des quartiers les plus défavorisés et les plus infestés par la drogue de l'Amérique du Nord. Pour Sarah, l'existence qu'elle mène aujourd'hui en tant que toxicomane et travailleuse du sexe occasionnelle se situe à des milliers de kilomètres et à toute une vie de distance de ses origines québécoises rurales. Ces deux personnes vivent dans un monde de violence et de désespoir qui jouxte littéralement certaines des propriétés foncières les plus coûteuses et les plus recherchées de l'Amérique du Nord. Entourée de montagnes et en bordure d'un océan miroitant, cette ville de plus de 2 millions d'habitants a de multiples raisons d'être fière. Selon The Economist Intelligence Unit , Vancouver figure depuis quatre ans parmi les trois villes du monde les plus « vivables » (elle était numéro un en 2005); de son côté, en 2006, sur la base d'un sondage de son lectorat, le magazine Conde-Nast Traveler en fait la « première ville » d'Amérique. Magnifiée pour sa planification urbaine progressiste et son attachement à la durabilité, c'est effectivement une « ville de l'avenir ». La métropole a connu ces dernières années un boom sans précédent dans ses 121 ans d'histoire. La construction de bâtiments, pour la plupart des gratte-ciel où les appartements se vendent facilement à 600 000 $EU, a atteint un niveau record, tandis que le nombre de bureaux vacants, lui, est proche de zéro. Avec les J.O. 2010 qui se profilent à l'horizon, un marché de l'immobilier qui monte en flèche, une économie en ébullition et un cadre géographique d'une splendeur à couper le souffle qui attire les touristes du monde entier, les Vancouvérois sont, on le conçoit aisément, optimistes. Mais tout n'est pas rose dans ce paradis. Et cela n'est nulle part plus évident que dans le quartier du Downtown Eastside, zone de 2 km 2 où prédominent les hôtels meublés décrépits, les boites à strip-tease miteuses et les bureaux de prêteurs sur gages interlopes . C'est également, chose plus grave, un quartier où le taux de prévalence du virus de l'hépatite C (VHC) atteint presque 70 % et où celui du VIH est estimé à 30 % (comme au Botswana). Le Downtown Eastside de Vancouver, enclave pauvre au milieu de la richesse, n'est cependant pas une anomalie aussi grande qu'il peut parître au premier abord. Comme le note le rapport de 2007 sur l' État de la population mondiale : libérer le potentiel de la croissance urbaine, c'est là le prix que doit s'attendre à payer une ville, quelle qu'elle soit, qui n'offre pas d'appui à une population de pauvres en nombre croissant, ne tient pas compte d'eux dans sa planification ou ne leur fournit pas de logement. La différence ici est que le Downtown Eastside se trouve dans l'une des villes les plus prospères de l'un des pays les plus prospères du monde. « La société nie ici la réalité et considère que ces gens ont choisi ce mode de vie », déclare le Dr Julio Montaner, célèbre clinicien spécialiste du VIH/sida et directeur du British Columbia Centre for Excellence in HIV/AIDS (BCCfE). « Si nous ne modifions pas cette opinion, il sera très difficile de résoudre le problème », ajoute-t-il. Le fait fondamental, dit-il, c'est que la plupart des gens du Downtown Eastside sont paupérisés, atteints de maladies mentales et toxicomanes et qu'ils ne peuvent pas trouver de logements convenables et sûrs. Depuis les années 80, où les instances gouvernementales de nombreux pays ont suivi le mouvement général de « désinstitutionalisation », le Downtown Eastside est devenu de plus en plus le quartier de choix des anciens habitués des établissements gérés par les autorités. Il en a été ainsi parce qu'ils y trouvaient une multitude de meublés à bon marché et qu'ils pouvaient s'y procurer des drogues illicites sans difficulté. Le raisonnement justifiant la désinstitutionalisation était que les pensionnaires des établissements de l'État seraient traités plus humainement dans des complexes d'habitation surveillés par les communautés. Cela ne s'est pas produit. Aujourd'hui, le quartier du Downtown Eastside abrite, estime-t-on, quelque 10 000 personnes, dont beaucoup sont sans abri, alcooliques, toxicomanes et/ou souffrant de troubles psychiques. La majorité d'entre elles vivent dans la misère et se procurent des revenus d'appoint en ramassant des produits recyclables, en volant ou en vendant leur corps contre de l'argent ou de la nourriture. Celles qui trouvent à se loger vivent généralement dans des chambres meublées, beaucoup de celles-ci ayant pour propriétaires les membres des gangs vendeurs de drogue. L'hôtel de Sarah, considéré par les assistants sociaux comme l'un des meilleurs, a huit chambres minuscules par étage, avec une petite salle de bain pour huit personnes et souvent davantage. Une étude menée dans le cadre du Plan d'action pour les sans abri de la Ville de Vancouver a constaté que le nombre d'indigents avait doublé de 2001 à 2004.Elle a également révélé qu'alors que 15 % seulement des sans abri ne touchaient pas de prestations de sécurité sociale en 2001, cette proportion avait atteint 75 % lors de l'été 2004. Selon une autre étude entreprise par la Pivot Legal Society, le nombre de sans abri serait appelé à tripler d'ici les Jeux olympiques de 2010. Le problème provient essentiellement des conditions de vie qui font qu'il est pratiquement impossible pour les gens d'accéder aux services. « Nous savons ce que nous avons à faire et comment le faire, dit le Dr Montaner. Trente à quarante pour cent des gens qui devraient être en traitement ne le sont pas. Beaucoup sont des malades mentaux et portent d'autres handicaps qui font qu'il est impossible d'accorder la priorité au traitement : ils ont besoin de logement et ils ont besoin d'une source d'alimentation stable. Au Canada, le traitement est offert à tous ceux et celles qui en ont besoin, mais à condition de venir le chercher. » Le maire de Vancouver, Sam Sullivan, est au nombre de ceux qui s'inquiètent. Il convient que la prospérité de Vancouver s'accompagne de coûts immenses dans le domaine social et dans celui de la santé, mais il croit que la ville fait enfin face à la réalité du Downtown Eastside. « La toxicomanie n'est pas un problème technique, dit-il. Si cela l'était, il y a longtemps que nous l'aurions résolu. C'est un problème politique et cela exige une solution politique négociée. » Lisa est un exemple parfait de la vulnérabilité dont parlent M. Sullivan et son équipe de planificateurs. Ses chances de rester « propre » ? « Zéro, dit Yvette Tanguay, assistante d'accueil de DEYAS. Vous ne pouvez pas rester propre si vous vivez dans une chambre d'hôtel sans sécurité, dans un abri ou dans la rue. Vous ne pouvez pas rester propre dans ces conditions si vous êtes malade ou déficiente mentale : c'est tout simplement impossible. » Yvette Tanguay est cependant elle-même un exemple de ce qui est possible, à condition qu'un traitement de désintoxication et un logement soient disponibles au bon moment, lorsque les toxicomanes décident de renoncer à la drogue. Il y a 10 ans, cette femme de 40 ans, jolie et de petite stature, était accrochée à l'héroïne et au crack et se prostituait pour vivre. Comme Lisa, les mauvais traitements subis dans son enfance et la violence et l'insécurité quotidiennes de la rue l'avaient laissée traumatisée. Elle a cherché à s'en sortir. Contrairement à Lisa, elle avait la capacité mentale nécessaire pour décider d'arrêter de se droguer, mais elle a eu besoin d'aide pour cela. Elle s'est trouvée un jour sous la pluie, au coin de Main Street, dans le Downtown Eastside. « Je voulais en finir, mourir, dit-elle. J'avais passé 10 à 12 jours sans manger et j'étais là dans la rue, sans pouvoir dormir parce que je n'avais nulle part où dormir. » Ce jour-là, elle a pris une décision : elle a appelé le numéro d'aide de DEYAS et elle a pu entrer immédiatement dans un centre de désintoxication. Avec l'aide d'une assistante sociale, avec laquelle elle est restée amie, Yvette Tanguay a trouvé un logement décent et s'est « stabilisée ». Elle consacre son existence à aider ceux et celles qui, comme elle, font face à des difficultés quasi insurmontables pour renoncer à la drogue et pour échapper à la violence et à l'insécurité de l'existence dans la rue. Aujourd'hui, elle est propriétaire de son logement et elle obtiendra bientôt un diplôme de maîtrise. « Je sais par où ces gens passent, parce que j'y suis passée moi-même, dit-elle. Il faut un lieu sûr pour dormir : ça ne devrait pas être trop demander. Une fois que vous avez cela, tout est possible. »
Source : UNFPA |
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