7
janvier 2003
-
Les pays pauvres ne pourront pas importer de médicaments
génériques.
En
novembre 2001, des négociations commerciales
avaient été engagées à
Doha, la capitale du Quatar, afin de permettre aux
pays pauvres d'avoir enfin accès aux médicaments
génériques, moins chers que ceux des
grands groupes pharmceutiques.
Ces génériques, comme on les appelle,
devaient permettre de soigner les malades, notamment
ceux qui souffrent du VIH, mais aussi d'autres pandémies
comme le paludisme et la tuberculose.
Les Etats-Unis, voulant protéger leur industrie
pharmaceutique, ont finalement décidé
de reculer.
Cet accord prévoyait la définition de
modalités d'applications avant la fin 2002.
A l'issue de trois jours de négociations à
Genève, les 144 membres de l'OMC (Organisation
Mondiale du Commerce) ont vendredi 20 décembre
2002 mis un terme à ce que l'on pourrait qualifier
de "négociations de la dernière chance"
pour les pays pauvres.
L'accord signé à Doha prévoyait
de déclarer la primauté du droit à
la santé sur le droit aux brevets. Ainsi, les
pays pauvres obtenaient l'autorisation d'importer
des médicaments à bas prix, les fameux
génériques, permettant de sauver des
millions de vies.
Les pays en développement, non producteurs de médicaments,
soutenus par les organisations non gouvernementales,
plaidaient pour avoir le droit de définir eux-mêmes
ce qui relève de la protection de la santé publique
dans leur propre pays.
Les pays producteurs de ces génériques,
comme le Brésil et l'Inde, plaidaient dans
le même sens.
Les
Etats-Unis, soucieux de préserver leur industrie pharmaceutique
de la concurrence des génériques, ont fait valoir
que la formulation du texte présentait des risques
d'extension du dispositif à des maladies non transmissibles
comme le diabète et l'asthme.
Selon la version officielle, cette extension fragiliserait
la protection des brevets et donc affaiblirait la
recherche et le développement de médicaments par l'industrie
pharmaceutique.
Plus prosaïquement, il s'agit pour Washington de limiter
les possibilités d'extension du système à des affections
qui génèrent des profits beaucoup plus élevés pour
les laboratoires.
Des experts du cabinet britannique Bryan Garnier and
Co évaluaient récemment à 50 milliards de dollars
les ventes de médicaments menacés par l'arrivée des
génériques d'ici 2007, dont 17,8 milliards pour les
américains Merck et Pfizer.
Quant à la position de l'Union Européenne, elle a
constamment fluctué entre objectif humanitaire et
realpolitik, au grand dam de la délégation française
qui n'a cessé de manifester son soutien à un accès
le plus large possible des médicaments aux pays pauvres.
En signe d'ouverture et pour éviter d'endosser la
responsabilité d'un échec, les Américains avaient
suggéré d'élargir la liste à quelques 15 maladies
tropicales prévalant surtout en Afrique.
Mais cet ajout a été refusé par les autres membres
car jugé trop restrictif par rapport au mandat plus
large de la déclaration de Doha.
Les mises en garde du nouveau directeur général de
l'OMC, le Thaïlandais Supachai Panitchpakdi, contre
"le discrédit collectif" qui menaçait les pays membres
s'ils ne parvenaient pas à résoudre "ce qui est davantage
une question humanitaire qu'une pure question commerciale",
n'ont pas été entendues. "Les membres de l'OMC se
sont perdus dans des débats juridiques loin de l'esprit
d'ouverture envers les pays en développement qui avait
marqué la réunion de Doha, a estimé German Velasquez,
coordinateur du programme d'action sur les médicaments
de l'OMC. Pendant l'année, on s'est perdu dans des
élucubrations, des débats juridiques de terminologie,
de processus administratif, avec des annexes, oubliant
qu'il y a entre temps des millions de personnes qui
sont en train de mourir."
Les négociations reprendront en 2003. Le président
du groupe de négociation, l'ambassadeur mexicain Eduardo
Perez-Motta, a indiqué qu'il tenterait de trouver
une solution à soumettre au conseil général des 10
et 11 février.
Des ONG dénoncent la prééminence du profit. Act Up
a accusé le négociateur européen, Pascal Lamy, d'utiliser
son mandat public pour défendre, à l'OMC, "les intérêts
privés" des grandes multinationales pharmaceutiques
et limiter l'accès aux médicaments génériques des
pays pauvres aux seules maladies qui menacent la survie
même de ces pays, "excluant ainsi 99 % des médicaments
qui seront alors réservés aux seuls habitants des
pays riches".
L'Unité de recherche, de formation et d'information
sur la globalisation (Urfig), une organisation non
gouvernementale basée en Belgique, a dénoncé pour
sa part l'attitude de l'Union européenne, pour qui
"les profits plantureux des industries pharmaceutiques
doivent être protégés à tout prix".
Les négociations de Genève ont échoué, poursuit-elle
dans un communiqué publié samedi 21 décembre, parce
que les pays riches, Union européenne et Etats-Unis
ont préféré, chacun pour leur part, prendre ce risque
plutôt que d'accepter les attentes légitimes des peuples
du Sud.
Source : article paru dans LeMonde.fr
du 24 décembre 2002